Alexis Courtines, raison d’être et optimisme

Quel regard portent ceux qui font l’économie du Nord et du Pas-de-Calais sur le territoire ? Qu’est-ce qu’entreprendre aujourd’hui et quels défis pour les entrepreneurs ? Entreprises by CA Nord de France a posé ces questions à quelques têtes de réseaux.

Alexis Courtines, dirigeant de Sobanor (clôture, portails et sécurité), a pris la tête de la section lilloise du CJD en septembre 2018.
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L’entrepreneur Alexis Courtines préside la section lilloise du Centre des jeunes dirigeants (CJD) depuis septembre 2018. Raison d’être, sens, audace : les défis de l’entreprise de demain, pour lui, sont d’abord des défis humains. Entretien avec un optimiste, qui défend l’idée fondatrice de son mouvement, celle d’une « économie au service de l’homme ».

Alexis Courtines, comment sentez-vous l’économie, aujourd’hui, sur le territoire lillois ?

Alexis Courtines : Au CJD nous sommes de nature optimiste, mais je pense sincèrement que le verre est plutôt à moitié plein. Un des premiers indicateurs, c’est la difficulté de recrutement, qui concerne tous les profils d’entreprises et tous les niveaux de compétences. Ça veut donc dire qu’il y a une dynamique, même si, en regard, le taux de chômage reste élevé.
Autre indicateur : la multitude d’actions qui émanent de tous les réseaux d’entrepreneurs. Je constate une belle effervescence et nous avons les ressources et l’esprit, ici en métropole lilloise, pour transformer nos entreprises.
Enfin, la défiance basique envers les entreprises commence à s’estomper. Bien sûr, il y a des entreprises qui vont bien, d’autres qui vont mal. Mais le politique s’en préoccupe et l’entreprise est regardée différemment. On sent qu’une culture de l’entreprise infuse, dans les universités, les écoles, et nous en récoltons les premiers fruits.

Quels sont les principaux défis des chefs d’entreprise aujourd’hui, dans la métropole lilloise ?

AC : Il y a des défis technologiques, et des défis humains. Sur notre territoire, la mobilité, par exemple, est un défi majeur ! L’allongement des temps de transport pèse sur les hommes comme sur les performances des entreprises.
Un des plus grands défis, c’est l’inclusion. Pour moi, l’entreprise est presque un moyen de rendre l’humanité meilleure. Quand je parle d’inclusion, c’est au sens large : les personnes en situation de handicap, l’intégration des profils seniors, comme des nouvelles générations…
Enfin, les défis écologiques : le CJD a par exemple adhéré à la fondation 1 % pour la planète. C’est un symbole à la fois très fort et très concret pour nous.

C’est quoi être entrepreneur aujourd’hui ?

AC : Un entrepreneur aujourd’hui se doit d’être audacieux, innovant. Être innovant, ça ne veut pas dire s’embarquer dans des choses folles, mais plutôt se demander sans cesse, dans ce qu’on fait, pourquoi on le fait, pour qui, et en quoi le faire différemment apporterait du plus. On n’est pas obligé de repartir d’une page blanche systématiquement, mais on peut se demander « pourquoi ne ferait-on pas les choses autrement ? ». Parce que c’est nourrissant, ça donne du sens, de l’énergie, des projets à ses collaborateurs. La nouvelle génération qui arrive est un appui en ce sens.

« Pourquoi ne ferait-on pas autrement ? », c’est par exemple la question que s’est posé l’entreprise Sylvie Thiriez, reprise en 2018 par Clémentine Lefèvre, et qui a réorienté sa communication et son marketing pour mettre davantage en lumière ses savoir-faire traditionnel.

C’est aussi ce qu’a fait le loueur et vendeur de bâtiment modulaire Batiloc, en devenant fabricant de ses propres modules, grâce à des compétences déjà présentes en interne.

L’entreprise porte-t-elle la responsabilité du sens au travail ?

AC : L’entreprise a un rôle social, qui est de plus en plus reconnu comme tel. Elle n’est pas là uniquement pour gagner de l’argent ou même assurer un revenu aux salariés. Libre ensuite à chacun d’avancer à son aise, mais je pense que les entreprises qui s’en sortiront le mieux, qui auront le plus de « valeur », sont celles qui auront intégré le sens.

La loi PACTE a notamment incité les entreprises qui le souhaitent à se doter d’une « raison d’être ».

AC : Oui, et le CJD avait défendu cette idée, plusieurs de ses membres l’ont portée. La notion de « raison d’être » d’une entreprise est un enjeu clé ! Le CJD défend l’idée qu’il faut définir une raison d’être pour les parties prenantes de l’entreprise. Et dire en quoi cette entreprise joue un rôle dans la société. S’interroger sur sa raison d’être, la définir ou la retrouver aide à se développer, y compris dans une pure logique entrepreneuriale : est-ce que je vais racheter, est-ce que je vais développer une activité ? En quoi ce projet se rapproche-t-il ou pas de ma raison d’être ?

S’interroger sur sa raison d’être a permis au Groupe Océan Bleu, spécialiste de la fabrication de produit d’hygiène quotidienne, de se rapprocher de la Savonnerie de Romu, pour créer l’entreprise de biocosmétique Oh Nature. Découvrez toute l’histoire.

L’inscrire dans les statuts de l’entreprise, c’est s’assurer que l’idée survivra au patron, comme une boussole. Clarifier sa raison d’être, c’est finalement aussi un acte managérial. Qui rend le dirigeant moins indispensable : son rôle devient celui d’un leader qui aide à se rapprocher de la raison d’être plutôt que personne-clé au centre de l’entreprise.

Le CJD a organisé le 4 mars 2019 une rencontre entre des chefs d’entreprise et des étudiants. Qu’est-ce que la génération qui vient attend du travail ?

L’idée lors de cette journée était pour les étudiants de prendre conscience qu’être entrepreneur est d’abord un cheminement et un projet. Et pour nous entrepreneurs, c’était l’occasion de recueillir leurs points de vue sur l’entreprise. Par exemple, on leur a demandé ce qui les ferait rester et ce qui les ferait quitter le job de leur rêve. Les réponses ont tourné autour de la quête du sens au travail, et beaucoup ont mentionné l’écoute, le respect… Et tout simplement le fait de gagner sa vie.

Quel est en 2019 le rôle de réseaux comme le CJD ?

D’abord prendre du recul et se former à ce métier très particulier qu’est le « dirigeant-entrepreneur ». Nous avons par exemple un cursus de formation en 2 ans et demi où nous travaillons sur la posture, pour progresser plus vite que par l’expérience.
Ensuite, les réseaux rompent l’isolement et permettent de réseauter ! Et d’ailleurs je pense que les réseaux ne doivent pas rester fermés sur eux-mêmes mais échanger avec d’autres réseaux.
Enfin, les réseaux d’entreprises peuvent jouer un rôle sur leur territoire et donc agir sur leur environnement et sur l’avenir de ce territoire. Nous ne sommes pas des contre-pouvoirs, mais des forces de proposition, pour défendre des sujets qui nous tiennent à cœur, comme celui de la raison d’être.

C’est tout de même beaucoup d’investissement de s’engager pour les autres ou pour le territoire…

Quand on s’engage auprès d’autres entrepreneurs, on en profite tout autant. Aider d’autres entrepreneurs, d’une autre génération, vous ramène à des questions fondamentales qu’on peut avoir perdues de vue. Résolument, c’est ça : quand on rend ce qu’on a reçu, ça devient vertueux pour tous.